Contre le « bac pro torero », les Espagnols s’indignent sur Twitter

Source: http://rue89.nouvelobs.com/2015/10/27/contre-bac-pro-torero-les-espagnols-sindignent-twitter-261834

L’avant-projet de décret visant à créer un titre de formation professionnelle en tauromachie pour les élèves en difficulté scolaire déclenche une vague d’indignation en Espagne, sur fond de mobilisation anticorrida.

(De Barcelone) Les élèves espagnols en difficulté scolaire pourront peut-être devenir assistants-toreros : le ministre de l’Education et de la Culture travaille actuellement sur un avant-projet de décret pour créer un titre de formation professionnelle en tauromachie.

Plus ou moins équivalent d’un bac pro français, ce «  diplôme de torero  » est destiné aux élèves ne terminant pas le cursus d’éducation secondaire obligatoire et désirant se former au métier de « banderillero » – l’assistant du matador en quelque sorte.

La divulgation de ce projet éducatif, porté par le Partido popular (PP), la droite conservatrice au pouvoir, a immédiatement déclenché une vague d’indignation énorme sur les réseaux sociaux.

En quelques heures, le hashtag #FPtauromaquia, du nom dudit diplôme, est devenu tendance nationale, charriant critiques, blagues grinçantes et mèmes chocs  :

« Le ministère de l’Anti-Culture subventionnera aussi le matériel scolaire. »

« Le Conseil des ministres. Ahahaha. »

Les internautes ont également critiqué le fait que cette décision ait été prise après une série de restrictions budgétaires dans les secteurs de l’éducation et de la santé.

« Des bourses pour les universités, non. De l’argent pour les hôpitaux, non plus. Des aides pour le sport, même pas en rêve… #FPTauromaquia »

Certains ont souligné l’absurdité de la situation alors que le baccalauréat espagnol a vu des matières telles que la philosophie et l’éducation civique devenir optionnelles.

« Ils retirent la philosophie du bac et mettent un module de banderillero. Tout colle. »

En marge de cette marée de tweets réprobateurs, une pétition a été lancée sur la plateforme Change.org. Adressée au gouvernement et au ministère à l’origine du texte polémique, elle exige le retrait du projet de diplôme et a recueilli plus de 100 000 signatures en quelques jours.

Moins de 10% d’aficionados

La viralité de ces phénomènes de protestation traduit les relations tumultueuses qu’entretient actuellement l’opinion publique espagnole avec la corrida. Selon le sociologue Fermín Bouza :

«  Leur pétition pourrait réunir beaucoup plus de signatures sans problème. L’opinion majoritaire n’est pas favorable à la tauromachie. »

Selon le spécialiste, le public des aficionados de la corrida n’atteindrait plus que «  10% de la population majeure espagnole, en comptant large ».

Une désaffection qui se traduit dans la loi. Depuis la décision de la Catalogne d’interdire les corridas dans sa région il y a cinq ans (emboîtant ainsi le pas aux Canaries, où ces dernières étaient prohibées depuis 1991), la tauromachie doit faire face à une législation de plus en plus stricte.

En juillet dernier, la ville de La Corogne a suspendu sa feria du mois d’août. A Valence, Alicante et Saragosse, les nouveaux élus ont annoncé le retrait des subventions publiques aux spectacles tauromachiques.

Plus d’une dizaine de municipalités espagnoles statuent ou ont statué sur le retrait des subventions ou l’interdiction pure et simple des corridas. Un changement de ton qui s’explique en partie par l’arrivée au pouvoir en mai dernier de maires de gauche affiliés à Podemos, parti qui a fait de la lutte contre la corrida l’un de ses chevaux de bataille.

En septembre, la maire «  Indignée  » de Madrid, Manuela Carmena, a ainsidéclaré qu’elle retirait une subvention de 61 000 euros à la plus grande école tauromachique de la capitale.

Polémique depuis le XVIe siècle

Si l’indignation s’est propagée jusqu’à Twitter avec ce diplôme hasardeux, la tauromachie a toujours soulevé la polémique, comme le souligne l’anthropologue et spécialiste des pratiques tauromachiques Frédéric Saumade  :

«  Au début du XVIe siècle, c’étaient pour des raisons religieuses  : le pape condamnait à mort et à l’excommunication tout chrétien s’adonnant au combat de taureaux parce qu’il mettait sa vie et son âme en danger.  »

Au XVIIIe siècle, la polémique devint économique  :

«  Les physiocrates espagnols influencés par les Lumières françaises trouvaient honteux que l’on gaspille des forces productives pour faire les corridas afin d’amuser le peuple. »

L’argument de la sensibilité à l’égard des animaux n’apparaîtra que bien plus tard, au XIXe siècle  :

« C’est un processus qui est historiquement issu des pays anglo-saxons et qui s’est largement diffusé avec le développement et la diffusion du mode de civilisation nord-américaine.  »

Un taureau à la corne abîmée lors d'une corrida à Madrid, le 6 septembre 2015

Un taureau à la corne abîmée lors d’une corrida à Madrid, le 6 septembre 2015 – Francisco Seco/AP/SIPA

L’émergence de cette sensibilité au regard des droits animaliers associée à l’arrivée au pouvoir de politiques opposés à la corrida vont-elles éradiquer le phénomène en Espagne  ? Frédéric Saumade nuance :

«  Les corridas reculent surtout là ou le phénomène est très marginal et où elles s’étaient implantées de façon très touristique. »

Bardot dans un film de taureaux

Dans les années 60, rappelle-t-il, la corrida faisait partie du folklore touristique espagnol au même titre que le famenco et les tapas  :

«  La promotion touristique de l’Espagne passait par la corrida. Beaucoup d’arènes se sont montées dans des lieux touristiques, comme la Costa Brava, où il n’y avait pas du tout une tradition tauromachique importante.  »

A l’époque, la pression publique pour la protection des animaux n’est pas aussi forte. En 1959, celle qui deviendra l’égérie absolue de la cause animale, Brigitte Bardot, n’hésite pas à s’afficher dans «  La Femme et le pantin  », une « kitscherie » qui décline scrupuleusement tous les clichés du Sud andalou (passion, flamenco, femme fatale) et dans laquelle Bardot incarne l’amante d’un éleveur de taureaux pas vraiment tendre avec ses bêtes.

Depuis, le tourisme de beuverie s’est substitué à la corrida dans les habitudes touristiques de l’Espagne. Et l’argument animaliste n’est pas toujours en première ligne dans le recul de ces spectacles controversés, y compris dans le camps des anticorrida.

C’est précisément le cas en Catalogne, en 2010, lorsque les députés pro-indépendance s’allient aux écologistes pour faire voter l’interdiction, comme le rappelle Frédéric Saumade  :

« La motivation des députés catalanistes n’était pas la même que celle des écologistes protecteurs des animaux. Les catalanistes voulaient interdire la corrida parce que pour eux, c’était le symbole du pouvoir de Madrid et de Séville. C’est le souvenir de Franco, qui a beaucoup appuyé sa propagande sur la corrida. »

Arène politique

Plus largement, la tauromachie est un sujet sur lequel les partis politiques espagnols se livrent une véritable guerre de tranchées. Pour contrer l’interdiction catalane en 2010, le Partido popular, qui accède au pouvoir fin 2011, fait voter une loi déclarant la tauromachie « patrimoine culturel de l’Espagne » en 2013.

La corrida et tout le folklore qui y est attaché jouent un rôle politique clé dans le débat territorial qui oppose les indépendantistes catalans au gouvernement central de Madrid. Pour la politologue Marta Romero  :

«  Les taureaux se sont convertis ces dernières années en un thème de confrontation entre les centralistes espagnolistes et les nationalistes périphériques [nationalistes issus des régions autonomes, ndlr]. Avec ce projet de diplôme, le PP se positionne de nouveau comme défenseur d’une tradition espagnole à l’intérieur de l’actuel débat territorial. »

De plus, ce n’est pas le seul avantage que présente l’épineux dossier de la corrida pour le Partido popular  :

« La tauromachie est un thème qui divise le Parti socialiste espagnol (PSOE). De cette manière, avec cette proposition liée à la tauromachie, le PP peut faire émerger les contradictions et les divisions d’opinion à l’intérieur du PS, leur principal adversaire politique. »

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