« Les chasseurs, un collectif autostygmatisé » // El Diaro // 27.01.17

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Le chasseur qui a tué deux agents ruraux, menotté et emmené par la police sur le coto où s’est déroulé le crime. Photo: EFE

par Alessandro Zara Ferrante

  • Les chasseurs tuent des animaux, maltraitent et abandonnent leurs chiens, intimident des passants pacifiques et menacent des agents ruraux. Les coups de feu dans la tête par lesquels un chasseur a ôté la vie à deux agents ruraux ne sont pas la seule dramatique expression d’une violence normalisée, protégée par le Gouvernement.
  • Le dimanche 5 février prochain, la Plataforma NAC (No A La Caza) appelle à manifester dans vingt cinq villes espagnoles pour exiger l’abolition de la violence cynégétique et la construction d’une société moins cruelle envers les humains et les non-humains.

// Le vendredi 21 janvier, très opportunément, la Fédération Andalouse de la Chasse a rappelé à travers un communiqué qu’il y a quelques mois le Bureau National de la Chasse, de la Conservation et du Développement Rural (ONC) et le Ministère public Général de l’État (FGE) s’étaient mis d’accord pour commencer à travailler d’une manière conjointe afin d’essayer de freiner, dans la mesure du possible, « les graves attaques que le collectif de chasseurs reçoit à travers des Réseaux Sociaux ».

Le jour suivant, le chasseur Ismael Rodríguez tue, d’un coup de fusil dans la tête, deux gardes ruraux désarmés. Aucune de ces attaques supposées de la part de protecteurs des animaux n’a laissé deux veuves et deux orphelins de neuf et dix ans. L’ONC considère d’une gravité extrême la supposée « escalade de violence » qui apparaît sur les réseaux sociaux. A quel point ces commentaires qui condamnent un collectif qui chasse, autrement dit qui tue des animaux pour le loisirs, peuvent-ils être nocifs? Peuvent-ils produire deux veuves et deux orphelins, et détruire trois familles (puisqu’il faut aussi inclure celle de l’assassin qui a avoué) ?

La Fédération Andalouse de la Chasse a porté plainte récemment contre une animaliste qui avait insulté des chasseurs à travers Facebook, qui a dû rectifier ses déclarations et s’excuser publiquement. Est-ce que les excuses de ce chasseur envers les fils privés de leur père et les veuves de leur maris suffiront? Évidemment non, mais les excuses et le repentir seront certainement suffisants pour réduire sa condamnation, tout en alléguant une aliénation mentale transitoire ou autre euphémisme.

Selon l’avocat de l’assassin, celui-ci se rappelle seulement que les gardes lui ont dit bonjour et lui ont demandé de se décharger l’arme. Selon les photos apparues dans différents médias, ça s’est passé près d’un chemin. Selon la réglementation de la chasse de la majorité des communautés espagnoles, les chasseurs ne doivent pas porter d’armes chargées dans des chemins et autres voies praticables. Par conséquent, le peu dont se rappelle le chasseur (selon son avocat) donne foi à ce que les gardes se sont bien approchés poliment (ils ont dit bonjour) et lui ont demandé de décharger leur arme (demande tout à fait raisonnable et en accord avec la réglementation). Supposément le chasseur a réagi en leur tirant tous les deux dans la tête. Il ne se rappelle pas comment il a tiré quatre coup avec une arme qui ne permet que d’en tirer trois. Il ne se rappelle pas comment il a atteint deux fois dans chacune des têtes des gardes, dont les cadavres étaient à plus de cinq mètres l’un de l’autre. Probablement, ils ne sont même pas arrivés jusqu’à lui pour demander ses papiers pour s’il avait ou non sa licence à jour, ou s’il avait un permis approprié pour l’arme qu’il portait (ce qui a été diffusé dans les médias: oui il avait une licence, mais pas pour ce type d’arme).

S’il avait une licence, il a dû passer un examen psychotechnique. Jusqu’à preuve du contraire, l’examen psychotechnique est le même pour les différents calibres. Peut-être que deux tirs dans la tête d’un moindre calibre, comme celui pour lequel Ismael Rodríguez était autorisé, n’auraient pas été mortels? Le conseiller de l’Intérieur Jordi Jané et la conseillère de l’Agriculture Meritxell Serret disent qu’il serait injuste de stigmatiser les chasseurs pour ce double homicide. Pourquoi injuste? Les plus d’un millions de chasseur en Espagne (selon la Fédération Espagnole de la Chasse) ont passé le même test psychotechnique qu’Ismael Rodríguez.

Lors du jugement, nous entendrons les mêmes expressions de toujours, « c’est une très belle personne, très proche de ses amis, pour qui le plus important est sa famille et son travail, personne n’aurait pu imaginer qu’il ferait cela », etc.. Et, naturellement, comme l’ont déjà déclaré aux médias des voisins et connaissances, « il avait la chasse dans les veines, c’est un homme sain, qui ne boit pas, ne fume pas et qui aimait le gros et petit gibier », passionné aussi de motos et de taureaux. 

Mais cet examen psychotechnique n’a pas pu prévoir que ce chasseur ferait feu alors que des gardes ruraux désarmés lui adresserait une demande raisonnable. Quelle garantie avons-nous que l’autre million de chasseurs qui ont passé ce test ne peuvent pas avoir une réaction similaire ? Rappelons que le contingent militaire qui a soumis l’Irak pendant la Guerre du Golfe était intégré par seulement deux cent mille hommes armés. Méritons-nous de vivre avec cinq fois cette quantité d’individus capables de nous tirer dans la tête ?

Dans un communiqué postérieurs aux faits, la Real Fédération de la Chasse a condamné fermement l’assassinat de ces deux agents, mais elle semble le considérer aussi grave que la condamnation de ce fait de la part du Parti Animaliste (PACMA), et annonce qu’ « elle va prendre les choses en main en portant devant les tribunaux les humiliations vécues par le monde de la chasse ». Son collectif « ne peut permettre que des individus manquent de respect, de cette manière, à plus d’un million de chasseurs!!! », mais elle permet qu’il soit fréquent que les chasseurs répondent agressivement aux demandes des ruraux, en les menaçant et en les pointant avec leurs armes, comme le rappelle le Groupe d’Agents Ruraux  de la Catalogne, qui alerte depuis 20 ans sur le fait qu’une telle situation pouvait finir par arriver.

De cela non plus le Ministère public Général de l’État ne s’est pas préoccupé. Ni la Real Fédération de la Chasse, ni le Ministère public Général de l’État ne se sont préoccupés des menaces constantes de la part des chasseurs envers les cyclistes, les passants, les ramasseurs de champignons, qui essaient de jouir de la campagne sans chasser, et encore moins des constantes infractions à la réglementation déjà très laxistes de la chasse, et encore moins des conditions de vie des chiens des chasseurs et ses dizaines de milliers d’abandons.

En Asturies, il y a une grande liste d’agressions envers les agents ruraux de l’Environnement, roues crevées, véhicules incendiés, têtes de loup pendues aux panneaux de signalisation ou introduites dans des véhicules. L’interdiction du piégeage a aussi été l’occasion d’agressions physiques. À la suite du meurtre de samedi dernier, les médias offrent un espace aux revendications et aux plaintes des Gardes Ruraux. Le président de l’Association Professionnelle  des Agents Ruraux de la Catalogne (Asparc), Francesc Coll, raconte que ces dernières années plusieurs collègues ont reçu des plombs et ont été menacés, avec un canon de fusil dans la bouche.

A présent, pour laver une image qu’ils ont eux mêmes salies, les chasseurs se présentent comme accusation particulière contre l’un des leurs, Ismael Rodríguez, malgré le fait que jusqu’à présent au Bureau National de la Chasse on ne se soit pas préoccupés des actes de violence envers les agents ruraux.

Cette institution mal-nommée, qui représente les différentes fédérations régionales, qui se plaît au passage à déprécier le PACMA, accusant ce parti « empli de haine idéologique, de tirer profit du triste événement pour criminaliser l’ensemble du secteur cynégétique « . Mais elle ne mentionne pas que l’assassin avait été déjà été dénoncé plusieurs fois et qu’il avait récemment mis l’arme du crime au nom d’un ami pour ne pas avoir à la remettre à la Guardia Civil. Ni pour l’ONC, ni pour la RFEC , il semble pertinent que les infractions à la loi de la chasse sont si fréquents qu’il existe des douzaines de bureaux d’avocats spécialisés pour recourir à des sanctions sur ce sujet.

Le sans-gêne de l’ONC est tel que, alors que de sérieux doutes sur le fait que les conditions requises pour la possession et l’usage d’armes soient suffisantes pour garantir la sécurité des non chasseurs, elle exige de la part du Gouvernement et de l’Union Européenne qu’ils  paralysent le processus en cours actuellement visant à modifier la Directive sur les Armes à feu, et reportent la procédure au début de 2018 afin d’avoir un « débat calme dans lequel on compose avec les rapports obligatoires d’impact, qui jusqu’à présent n’ont pas été élaborés ». De quels rapports a-t-on besoin pour savoir que trois millions d’armes disséminées sur tout le territoire national, qui peuvent être obtenues grâce à quelques conditions requises minimes, sont superflus et peuvent provoquer des malheurs ?

Le meurtre des deux gardes venait à peine d’être connu qu’une autre nouvelle consternante a éclaté. Le Daily Mail en premier, puis les médias nationaux ont révélé qu’une famille anglaise qui vit dans la Sierra de Baza, à Grenade, sur un terrain de 173 hectares, a retrouvé, à l’aube du 7 janvier, cinq de leurs chiens abattus et leur cheval gravement blessé. Tout indique que les responsables sont les chasseurs des environs.

L’Espagne est un terrain réservé pour la chasse. La chasse est autorisée pratiquement partout, sur tous les terrains publiques ou privés, à moins qu’il y ait une interdiction exprès. Si, comme c’est le cas de cette famille, vous ne voulez pas que l’on chasse sur votre propriété, vous devez réaliser de longues formalités pour obtenir l’aval de l’administration publique, alors que la logique voudrait que cela se passe à l’inverse. L’ « imbécile anglaise », comme la nomment les chasseurs du coin, a obtenu cette interdiction en mai dernier et, depuis lors, elle, son époux et sa fille de onze ans ont subi des insultes, des menaces et des visites intimidantes, ainsi que des affirmations comme quoi ils continueraient de chasser sur leurs terrains.

Ce qui est sûr, c’est que les auteurs de ces faits abominables ne seront jamais punis.
Et que le châtiment que recevra
Ismael Rodríguez ne pourra, en aucun cas, rendre la vie à ses victimes. Mais, bien que le bras exécuteur ait été le sien: est-il l’unique responsable de ce meurtre? La Real Fédération Espagnole de Chasse exerce ses fonctions sous la coordination et la tutelle du Conseil Supérieur du Sport, dans lequel elle est intégré aussi le Comité Olympique Espagnol. Ces organismes dépendent du Ministère de l’Education, de la Culture et du Sport. Ce Ministère, qui justifie la pratique de la chasse, qui la régularise, n’est-il pas également responsable de la mort des gardes ruraux, des millions d’animaux assassinés et des centaines de milliers de chiens abandonnés ? Et n’oublions pas que ce Ministère fait partie de l’actuel Gouvernement, aux mains d’un parti qui a toujours inclus la défense de la chasse pendant ses campagnes électorales.

Le secteur de la chasse n’a pas besoin d’être stigmatisé ou criminalisé par les défenseurs des droits des animaux. Il le fait tout seul. Ce collectif tire son plaisir d’une activité violente et essaie de la déguiser en la faisant passer pour une tradition culturelle, une activité nécessaire pour l’équilibre du monde rural, des amoureux des animaux et de la nature, en une infinité de contradictions. La société actuelle, urbaine et rurale, n’est pas dupe. La chasse se maintient grâce à l’appui de l’industrie des armes, et d’une partie rance et rétrograde du Gouvernement.

Pour exprimer ce sentiment majoritaire de la société, qui désire un monde moins cruel pour les humains et non humains, le 5 février prochain, dans 25 villes de la péninsule et pour la huitième année consécutive, des manifestations organisées par la Plateforme Non à la Chasse (NAC) auront lieu, demandant l’abolition de n’importe quelle forme d’activité,  avec l’adhésion de la majorité des associations animalistes du pays. //

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