Il ne s’agit pas que d’amour et de patience / Ma vie avec VICENTE // Témoignage d’une adoptante //

// 1Il y a cinq ans, après le décès de ma très gentille braque de Weimar, Isis, je m’étais décidée à adopter un chien abandonné et je surfais sur le net à la recherche de sites de refuges. Par hasard j’ai ouvert un site français d’adoption de galgos.

Et ce fut le coup de foudre quand j’ai découvert cette photo : 

Je venais de découvrir Vicente et ce regard m’a transpercée. Vicente est un galgo qui a été extrêmement maltraité et abandonné avec plusieurs de ses congénères à la fourrière de Cuenca en Espagne. Les chiens abandonnés dans les fourrières en Espagne n’ont que quelques jours d’espérance de vie, très rapidement ils sont tués.

13a9e24f-b9a5-4511-8794-107d3ec1a842A Cuenca, pour le bonheur de Vicente, existe aussi un refuge pour chiens et chats et la directrice de ce refuge fait régulièrement des visites à la fourrière quand elle a de la place pour accueillir de nouveaux chiens. Ce jour-là, Vicente a été sauvé de la mort in extremis par cette directrice et je lui en serai toujours reconnaissante.

Vicente est arrivé au refuge dans cet état-là :

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Très rapidement j’ai contacté l’association et l’adoption de Vicente a pu se faire. L’association était très contente qu’il soit adopté car Vicente faisait partie de ces chiens que personne ne regarde et il était déjà au refuge depuis presque deux ans. Il s’était remplumé et ses blessures avaient été soignées mais il n’avait pas l’allure habituelle du galgo car il est certainement le résultat de croisements entre galgo (lévrier espagnol) et greyhound (lévrier anglais). Il est donc plus grand et plus fort que le galgo classique. Il n’était probablement pas à la mode !

Cette introduction est peut-être un peu longue mais elle est nécessaire pour se rendre compte du chemin parcouru par ce chien si maltraité et qui n’avait eu de l’attention d’un humain que depuis son arrivée au refuge. Toute sa première année n’a été que privation, faim, souffrance, blessures et manque d’affection. Et même au refuge, je ne crois pas qu’il ait trouvé du réconfort auprès des autres chiens, il était la plupart du temps très solitaire. Il n’agressait pas les autres chiens mais ne se mêlait pas aux meutes non plus.

Arrivé à la maison, les premiers mois ont été un enchantement, tant ce chien était capable de s’adapter à toute situation. Une amie comportementaliste et spécialiste des galgos m’avait pourtant prévenue en me disant que les premiers mois pouvaient être trompeurs et que le chien ne montrerait son véritable caractère que plus tard.

Et dans le cas de Vicente cela s’est tout à fait confirmé. Tout se passait très bien mais malheureusement il s’est fait attaquer et mordre par un chien lors d’une de nos promenades au bois de la Cambre à Bruxelles. Cet autre chien n’était pas tenu en laisse et a attaqué Vicente par derrière alors que lui était en laisse. Vicente n’a jamais oublié cette agression et d’ailleurs nous n’allons plus jamais à cet endroit car à chaque fois que nous nous retrouvons au même endroit Vicente devient comme fou et cherche l’autre chien.

Comble de malchance, Vicente s’est fait attaquer une deuxième fois, et cette fois par un autre galgo, lors d’une de nos escapades dans un enclos où on peut laisser courir les chiens en liberté.

A partir de ce moment-là, Vicente n’a plus du tout supporté les rencontres avec les autres chiens lors de promenades.

Plus grave, alors qu’il ne l’avait jamais fait avant, il a commencé à me mordre quand je le caressais ou quand je le regardais de près. Quand je dis mordre cela n’est pas tout à fait vrai, il attrape la main dans sa gueule mais ne serre pas. Cependant vu la rapidité du mouvement et la grandeur des dents, j’ai souvent eu les mains pleines de sang ou toutes bleues.

Je me suis rendue compte que je ne pouvais plus le caresser que lorsqu’il était sur ses pattes et encore pas très longtemps et que je ne pouvais pas le regarder dans les yeux ni lui parler trop longtemps. Jamais il ne venait demander une caresse, cependant, quand je me retournais brusquement pour le regarder, je me suis rendue compte qu’il passait son temps à me regarder sans que je le sache.

Je suis psychologue de formation et j’avais déjà eu l’occasion de travailler avec des enfants autistes. En observant Vicente j’ai vraiment eu l’impression d’avoir à faire avec un comportement similaire à l’autisme : aussitôt que nous entrions en relation directe il se retrouvais dans un état d’angoisse profonde.

J’ai commencé à faire attention à chacun de mes gestes mais on ne peut pas se surveiller à chaque instant et les accidents arrivaient souvent. J’étais très frustrée mais pire encore j’ai commencé à avoir peur de mon chien alors que j’avais tant d’affection à lui donner et qu’il en avait tellement besoin.

On parle souvent du danger de l’hyper-attachement lors d’adoption de tels chiens mais dans le cas de Vicente il s’agissait de l’inverse, le manque d’attachement ou l’incapacité d’établir une relation de confiance avec moi.

J’ai recherché des conseils en allant sur certains forums d’adoptants de galgos mais dans ces forums, les adoptants considèrent leurs chiens comme des anges, ce qu’ils sont la plupart du temps. Et parler d’un chien difficile ou agressif est assez mal venu. Ce n’est tout simplement pas audible pour la plupart de ces adoptants qui finissent par vivre dans un mythe tant ils sont dévoués à ces malheureux chiens. Ils ont surtout peur que l’adoptant d’un chien agressif ne finisse par l’abandonner.

Cela ne m’aidait donc pas et je m’apercevais surtout que Vicente et moi n’arrivions pas à communiquer et que je ne connaissais rien au comportement du chien alors que j’en avais eu toute ma vie.

Je me suis donc adressée à une comportementaliste du centre canin où j’avais commencé à prendre des cours avec Vicente. Vu la nature du trouble de Vicente nous avons dû prendre des cours privés. De plus, en accord avec la comportementaliste et ma vétérinaire nous avons commencé à donner un traitement aux antidépresseurs à Vicente.

Les cours avec ma comportementaliste m’ont été d’un grand secours, elle m’a appris à gérer un chien difficile et les médicaments ont calmé assez bien les angoisses de Vicente. Il était donc plus calme mais semblait un peu amorti et moins « vivant ».

Le choix de l’antidépresseur a été assez difficile à faire. Nous avions consulté un gros dictionnaire vétérinaire qui décrivait le type d’angoisse et l’antidépresseur correspondant. Vu le comportement de Vicente, nous avons opté pour la définition de l’angoisse hiérarchique et pour le floxifral qui convenait dans ce cas.

Comme vous vous en doutez, à ce moment-là j’étais encore victime de la théorie des chiens « dominants » et de l’obligation pour le maître d’un tel chien d’arriver à être le plus dominant des deux.

Logiquement j’aurai dû être ferme avec lui et le cadrer le plus possible mais je n’ai pas été logique, je n’arrivais pas à prendre cette position du maître qui doit se faire respecter par son chien. Il m’importait plus d’arriver à comprendre Vicente et que lui me comprenne aussi. Nous avions donc un problème de vocabulaire. De plus Vicente est un chien et moi, une humaine, il fallait que j’arrive à me mettre dans sa tête, comprendre le langage chien et ne pas le prendre pour un humain.

Vicente avait très peu de vocabulaire, c’est ce qui a le plus étonné la comportementaliste de même que son indifférence totale à la récompense (caresse, compliment ou snack). Quand Vicente était contrarié, comme par exemple quand un autre chien marchait sur le trottoir d’en face lors de nos promenades, Vicente passait directement au saut vers cet autre chien tout en aboyant et grognant avec rage. Jamais il ne donnait de signes préalables comme lever les oreilles, relever les babines, grogner doucement….avant le stade ultime de l’attaque. Vicente n’avait qu’un seul mot pour dire ce qu’il ressentait : l’attaque. Mais ce comportement n’existait que lorsqu’il était attaché. Quand Vicente était détaché et qu’il se trouvait en face de chiens qu’il n’appréciait pas, il ne les attaquait jamais, il se contentait de s’écarter assez loin d’eux pour se sentir à nouveau en sécurité.

J’ai donc pu me rassurer en me disant que son comportement était dû à la peur permanente de tout ce qui l’entourait et n’était pas dû à un état de « psychose » qu’on peut parfois diagnostiquer chez le chien car dans ce cas, les solutions sont beaucoup plus difficiles à mettre en place.

J’ai donc pris des cours avec la comportementaliste et Vicente a pris ses médicaments pendant plus de deux ans. J’ai essayé à plusieurs reprises pendant cette période de supprimer les médicaments mais Vicente replongeait immédiatement dans l’angoisse. Après plus de deux ans cela a cependant été possible, il a arrêté de prendre du Floxifral et son humeur est restée stable.

Petit à petit il a appris de nouveaux mots, à force d’être rassuré. Quand je le caressais et qu’il me montrait son désaccord, au lieu de l’engueuler, je me retirais. J’ai vraiment eu l’impression d’agir à contre sens mais mon instinct me disait d’agir de la sorte.

Quand il volait de la nourriture il était impossible de l’approcher, surtout quand il avait trouvé un gros morceau de pain. De plus il ne mangeait pas le pain mais le gardait comme un trésor à défendre, ce qui paralysait pas mal de mouvement, autant de ma part que pour Dali, la petite galga que j’avais adoptée après Vicente. Je me rendais bien compte que cela devait venir de son passé en Espagne car là-bas les chiens se tuent pour un morceau de pain tellement la faim les travaille.

J’ai usé de la ruse pour arriver à résoudre ce problème en prenant la laisse en mains, aussitôt Vicente abandonnait le pain pour aller promener, il aime encore plus la promenade que le pain ! Je l’amenais dans le couloir où je le laissais pour rentrer récupérer le pain et le mettre à la poubelle et je faisais revenir Vicente. Il cherchait un peu le pain mais sans plus et le climat était à nouveau paisible.

Mais cela n’évoluait pas, alors par la suite quand je récupérais le pain je ne le jetais plus, je faisais rentrer Vicente et je le lui offrais en petits morceaux et même parfois je lui ajoutais un morceau de fromage. En petits morceaux il le mangeait directement. A force de faire cela il a fini par comprendre que ce n’était pas nécessaire de défendre son trésor et le garder pour plus tard. Maintenant quand il arrive à voler un morceau de pain il le mange directement. Et tout le monde peut continuer à vivre normalement. Et je me suis fait une raison, probablement qu’il volera du pain toute sa vie car vu l’état squelettique dans lequel il se trouvait quand il a été recueilli, cette angoisse de la faim ne le quittera peut-être jamais. Il faut aussi admettre que tous les problèmes ne seront peut-être pas résolus.

Pour les morsures lors de l’entrée en relation avec Vicente, j’ai agis de même. Aussitôt qu’il se lançait pour me mordre, je retirais ma main et m’écartais de lui en faisant attention à ne pas le regarder en face tout en lui parlant très gentiment.

Je n’étais pas à l’aise avec cette méthode car j’étais toujours coincée dans la théorie du dominant/dominé et dans cette optique mon comportement était tout à fait à proscrire car il pouvait représenter une soumission de ma part.

Cela n’empêche qu’avec cette attitude Vicente a fait beaucoup de progrès là aussi il a acquis plus de vocabulaire. Maintenant quand je le caresse et qu’il en a marre, soit il lève très légèrement une babine, soit il grogne mais très doucement. Je retire aussitôt la main m’écarte et continue à lui parler gentiment.

Récemment j’ai fait deux découvertes qui vont certainement avoir beaucoup d’influence sur les nouveaux progrès à envisager avec Vicente.

Je suis tombée par hasard sur un site d’un comportementaliste français qui expliquait que la théorie du dominant/dominé n’était qu’un mythe en ce qui concerne les chiens domestiques.

J’ai été tellement soulagée par ces articles que mon comportement envers Vicente s’est encore amélioré. Tout ce que j’avais ressenti confusément trouvait enfin sa justification et j’ai pu continuer à progresser avec Vicente sans trouble ni culpabilité.

Un deuxième événement a été la découverte de votre article sur l’angoisse du chien qui souffrait du syndrome de privation. Je l’ai lu attentivement et tout à coup, ce dont je me doutais tout aussi confusément sur l’origine de la souffrance de Vicente a également pris tout son sens.

Les chasseurs espagnols (galgeros) ont souvent leur propre élevage de galgos et les chiots sont souvent enlevés à leur mère et à leurs frères et sœurs prématurément. Ces chiots n’ont pas pu être élevés par leur mère et n’ont pas appris à vivre avec leurs frères et sœurs. Cette période est décisive pour la future socialisation des chiens.

A force d’observation, je suis sûre maintenant que Vicente a dû subir cet arrachement et n’a pas pu établir des relations ni avec les autres chiens ni avec les humains. Et pourtant certains de ses comportements montrent qu’il sait ce que c’est : il a toujours adoré ses peluches, il joue beaucoup avec elles, il se couche dessus parfois pour dormir, il cherchait du réconfort mais n’était pas capable de le faire avec les autres chiens ou avec les humains.

Votre article sur le syndrome de privation m’a fait un effet d’électrochoc et là aussi j’ai réellement senti que nous nous approchions d’une nouvelle relation, Vicente et moi.

Et de fait, depuis nos relations ont encore évolué, comme si c’était plus facile tout à coup, autant de sa part que de la mienne. Je ne sais pas ce qu’il a compris du changement de regard que je portais sur lui depuis mais il est certain qu’il est plus détendu. Il me demande souvent des caresses, il vient glisser sa tête sous ma main pour que je le fasse. Et ça c’est une fabuleuse victoire pour nous deux.

Je suis sûre maintenant que nous allons vers une meilleure relationen. J’ai recommencé à avoir confiance en mon chien et lui a fait ses premiers pas dans cette nouvelle relation de confiance.

Nous n’arriverons certainement jamais à rattraper ce qui lui aura manqué chiot et jeune chien mais nous pourrons au moins remplir tous nos moments de confiance et d’affection réciproque.

Je vous remercie pour cet article et surtout je voudrai m’adresser à toutes les personnes qui se retrouvent dans la même situation et leur dire de ne pas perdre courage. Cela fait cinq ans que je me bats pour que mon chien ait une vie qui en vaille la peine et le résultat est là. Regardez comme il est beau et plein de vie //

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Merci à Viviane pour son témoignage.

  • Lien article sur le syndrome de privation: https://actioninvisible.wordpress.com/2016/02/10/la-peur-des-galgos-maltraitance-animale-et-syndrome-de-privation-etolia-rosanna-alvarez/
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